ZeRo, Nairo, Joey Cullar… Le mouvement #MeToo fait le ménage dans l’esport

Suivant la récente vague de dénonciations de comportements abusifs dans l’industrie du jeu vidéo, plusieurs scènes du sport électronique ont également été marquées ces dernières semaines par de nombreuses déclarations. Les scènes les plus touchées sont celle de Super Smash Bros, mais aussi Dota 2. 

Crédits photo : Facebook – ZeRoWondering

L’étincelle est partie d’un streamer et créateur de contenu bien connu sur Destiny 2, SayNoToRage, qui a été l’objet de multiples dénonciations pour agressions sexuelles. S’en est suivie une incroyable réaction en chaîne, essentiellement à travers Twitter. Une ribambelle de streamers, mais aussi des professionnels de l’industrie, et plus récemment parmi les plus grands noms des scènes Smash, Dota 2 ou encore CSGO, ont été l’objet d’allégations diverses : agression sexuelle, harcèlement, abus de pouvoir, grooming… La liste est longue, sans oublier bien entendu l’affaire Ubisoft, toujours en cours. 

Dota 2 : GrandGrant et Tobiwan tombent

Le cas Grant “GrandGrant” Harris n’est presque pas une surprise pour ceux ayant suivi de près le parcours du commentateur. Déjà impliqué dans une affaire de harcèlement envers la commentatrice LlamaDownUnder en 2016, ce sont de multiples accusations pour harcèlement et agression sexuelles qui l’ont conduit à des excuses publiques, et à son départ de la scène Dota 2, “pour une durée prolongée voire permanente”.

L’autre immense scandale de la scène Dota 2 concerne Toby ‘TobiWan’ Dawson. L’une des plus célèbres voix du jeu a été à son tour la cible de plusieurs allégations : abus de pouvoir, harcèlement sexuel, l’affaire est complexe, et après plusieurs échanges, a conduit le commentateur à se retirer à son tour de la scène. La plupart des compagnies liées à TobiWan ont coupé tous liens, de son agence Code Red à Beyond The Summit, mais aussi Valve, qui a instantanément retiré du jeu les célèbres citations de TobiWan.

La scène Smash implose

Mais la scène la plus touchée est très certainement celle de la franchise Super Smash Bros. ZeRo, Nairo, D1, Anti, Cinnpie, tous ont fait l’objet de multiples accusations de la part de leurs victimes.  Et ce ne sont que les noms les plus célèbres parmi des dizaines d’allégations faites sur les réseaux sociaux.

C’est probablement le cas ZeRo qui a le plus choqué : retiré de la scène compétitive depuis la fin de l’ère Smash 4, et reconverti avec succès en streamer / Youtuber, l’image de Gonzalo Barrios a toujours été celle d’un personnage aimable et ouvert. 

Jusqu’à la première allégation de la part de l’artiste Jacqueline ‘Jisu’ Choe, qui a par la suite été le fer de lance et le porte-voix de plusieurs victimes de Barrios. Ayant vécu sous le même toit dans la “Sky House” avec ZeRo alors qu’elle avait 15 ans, Jisu a dénoncé des comportements inappropriés, mais surtout, des sollicitations de photos de nus auprès de mineurs à travers Skype. Il aura fallu trois twitlonger à ZeRo pour finalement avouer les faits reprochés

L’affaire Nairo est plus houleuse. C’est via un autre twitlonger que Zack “CaptainZack” Lauth, joueur de haut niveau, s’est confié. Il y révèle sa relation avec Nairoby “Nairo” Quezada, âgé de 20 ans au moment des faits, et de cinq ans son aîné.

Pour rappel, CaptainZack est toujours sous le coup d’une suspension de toutes compétitions respectant le comité SSB CoC Panel, dans l’affaire de matchs truqués l’impliquant avec le joueur québécois Elliot « Ally » Carroza-Oyarce. C’est donc une seconde relation avec une personne majeure de la communauté qui est mise à jour. Nairo, après avoir été remercié par sa structure NRG, a désactivé ses comptes sur les réseaux sociaux.  

Les commentateurs ne sont pas épargnés non plus : Cinnamon “Cinnpie” Dunson a été accusée d’avoir eu une relation avec le jeune joueur Troy “Puppeh” Wells, 14 ans au moment des faits, et elle-même de dix ans son aînée. D’Ron « D1 » Maingrette est pour sa part accusé de viol par sa victime, lors d’une soirée trop arrosée au cours d’un tournoi en 2016.

Richard « Keitaro » King a confirmé les accusations à son égard, à savoir des relations sexuelles avec un mineur en 2018, alors qu’il avait 30 ans et sa victime 16 ans. Jason “ANTi” Bates pour sa part, a clamé son innocence face à des accusations d’inconduites et relation avec un mineur. Il a été remercié par son organisation, T1, et a fini par supprimer son compte Twitter.

Enfin, l’affaire autour de Sky Williams est tout aussi troublante. Responsable des Sky House, des maisons regroupant un nombre important de joueurs de haut niveau, le créateur de contenu est accusé d’avoir laissé faire des situations impliquant des mineurs, menant notamment à l’une des accusations à l’encontre de ZeRo. Williams a tenté de se défendre à travers une diffusion sur Twitch, mais qui s’est avérée être un désastre et aggravant plus son cas qu’autre chose.

C’est donc un véritable déluge qui s’est abattu sur de nombreux grands noms de la scène Smash. Bien entendu, la communauté est en pleine guerre, certains fans prenant la défense des joueurs accusés dans certains cas, et dénonçant la “cancel culture”, tandis que d’autres militent pour l’écoute des victimes. 

Pris dans ces tirs croisés, le cas Jason “Mew2King” Zimmerman est certainement le plus triste. Accusé à tort d’avoir eu un comportement pour le moins inapproprié, il s’est défendu en révélant son impuissance. La santé mentale fragile de M2K n’est un secret pour personne : luttant avec la dépression, diagnostiqué Asperger, Zimmerman a dû dévoiler un peu plus de son intimité, contre son gré. 

L’EVO dans la tourmente

Dernier cas aux conséquences importantes, le CEO et co-fondateur de la série de tournois EVO, Joey Cuellar, a été à son tour accusé d’abus de pouvoir et abus sexuel envers des mineurs. Malgré l’annonce immédiate de son congédiement de la compagnie EVO, la réaction en chaîne n’a pas tardée avec le retrait de Mortal Kombat 11 de l’EVO Online par NetherRealm. La plupart des autres éditeurs a emboîté le pas, provoquant l’annulation pure et simple de l’événement, pourtant considéré comme la plus grande célébration annuelle des jeux de combat. 

Enfin, si l’affaire est différente dans les faits reprochés, difficile de ne pas évoquer le cas de Paul “Redeye” Chaloner, un des plus grands vétéran du sport électronique. Suite aux accusations de James Banks d’abus de pouvoir, et agression physique envers un employé de GFinity, Redeye a décidé de se retirer complètement de l’industrie du sport électronique, mais en niant toutefois les faits reprochés. 

Smash, la remise en question

Cette immense vague de dénonciations survient dans un mouvement beaucoup plus large, qui touche à de nombreuses sphères de l’industrie du jeu vidéo et du divertissement en général. 

Ces doigts pointés vers les communautés de jeux de combat dressent un portrait effroyable. Pourtant réputées comme parmi les plus inclusives dans l’esport, ces communautés doivent désormais faire face à une remise en question profonde. Le cas Smash est le plus atteint, mais les pistes d’explication trouvent leurs origines dans la structure même de la scène, en faisant un cocktail propice à ces dérives.

À commencer par les types d’événements et leur organisation : Le mode en ligne de Smash n’étant pas assez efficace pour permettre la tenue de compétition dignes de ce nom, tous les tournois, les plus gros comme les événements locaux, ont lieu “physiquement” et non en ligne. Ces événements se déroulent sur une fin de semaine, l’immense majorité du temps dans les salles de conférence de grands hôtels, pour des raisons logistiques. La plupart des joueurs résident donc sur place durant 2 ou 3 jours, et ceux de haut calibre répètent donc le processus très fréquemment.

Ajoutez à cela une communauté qui existe depuis 2002 environ, année suivant la sortie de Smash Melee, mais dont le jeu cible une audience jeune : on se retrouve donc avec des mineurs plongés dans un univers de jeunes adultes, durant des fins de semaines complètes, partageant parfois des chambres d’hôtels, comme ce fut le cas pour CaptainZack. 

Les organisations sous la loupe

Côté organisation, si certaines structures ont des années d’expérience, il reste qu’un certain amateurisme peut transparaître, et peut-être une certaine naiveté. Aspect qui n’est certainement pas aidé par la quasi absence de Nintendo, qui a pris le parti de se mêler le moins possible de l’aspect compétitif de Smash. On peut se poser la question si la situation aurait été différente si Nintendo s’était impliqué et avait soutenu ou pris en charge la scène compétitive de Smash comme certains autres éditeurs ont pu le faire. La compagnie s’est bien entendu prononcée sur ces multiples scandales, les condamnant fermement et se déclarant “profondément perturbée par ces allégations”. 

Ces problématiques ne sont pas totalement une surprise non plus. La communauté a tenté de mettre en place un comité d’éthique et de soutien aux victimes à travers le Code of Conduct, le même qui a condamné Ally et CaptainZack l’an passé. Mais il n’a évidemment aucun pouvoir exécutif, de par la nature éclatée de la scène Smash. 

Les meilleurs joueurs au monde sont donc idolâtrés, dans un environnement sans aucune séparation entre le niveau amateur et “professionnel”, ce qui est d’ailleurs une des fierté des communauté des jeux de combats. De jeunes adultes projetés sous les feux de la célébrité, et manquant probablement d’une certaine maturité, et pour qui le succès a pu monter à la tête, et leur donner un sentiment d’impunité menant à ces dérives. 

William « Leffen » Hjelte, l’une des figures les plus emblématiques sur Smash, s’est exprimé sur le sujet. Ayant un passé houleux, avec des problèmes de comportement toxique l’ayant conduit à être banni pendant un temps des compétition en Suède, Leffen a posé les mots justes : “vous ne devriez pas croire que pour la seule raison que je suis un joueur pro, je suis quelqu’un de bien. Vous ne me connaissez pas”. Il a également fortement insisté sur un point crucial : “ce n’est pas un mauvais jour pour Smash. C’est un bon jour”. 

Déjà en pause forcée due à la COVID-19, la communauté Smash devra donc tirer les enseignements de cette vague de dénonciations, et réagir pour mieux protéger ses membres. Plusieurs pistes sont à l’étude, comme la séparation des mineurs, ou encore l’usage de bracelets les distinguants. Le Code of Conduct de son côté a mise en place un processus plus facile pour soumettre des cas à son attention. Le monde post-COVID s’annonce certainement bien différent pour les communautés des jeux de combats, le jour où les compétitions reprendront enfin.

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