Ubisoft France : l’enquête accablante de Libération

Boy’s club intouchable mené par un « homme incapable d’interagir avec les femmes sans faire en permanence des allusions d’ordre sexuel » Libération dresse un portrait peu reluisant de  l’équipe éditoriale d’Ubisoft France.

Les journalistes Erwan Cario et Marius Chapuis de Libération ont recueilli les témoignages de plusieurs employés et anciens d’Ubisoft sur le harcèlement qui règnerait au siège social du groupe. Dans les bureaux français situés à Montreuil, l’ambiance potache y serait de mise, mais au-delà du raisonnable, et où le service de l’équipe éditoriale ferait régner une ambiance délétère. L’article pointe une personne en particulier, Tommy François, vice-président de l’équipe éditoriale, au sujet duquel convergent de nombreux témoignages de femmes, mais également d’hommes harcelés sexuellement ou moralement et qui aurait manifestement été couvert par les ressources humaines.

Bras droit et intime de Serge Hascoët, directeur créatif d’Ubisoft depuis plus de 20 ans, Tommy François connait les bonnes personnes aux endroits clés et sait rapidement régler les problèmes. Vu comme une légende par les nouveaux arrivants grâce à son côté « sérieux, mais fun » «  qui va jouer à chat-bite avec ses collaborateurs et écrire au feutre sur les bras des stagiaires «  il est à l’aise pour s’exprimer en public y compris en anglais grâce à son passé de présentateur sur la chaine française Game One. L’aura engrangée par son équipe avec les nombreux succès d’Ubisoft sur la génération Xbox 360/PS3 et le triomphe de certains comme Ghost Recon Wildlands lui ont valu de gravir les échelons jusqu’à devenir au fil du temps l’une des personnes clé à la tête d’un département à l’importance vitale pour Ubisoft. Il décide de l’orientation des jeux de la société, quels seront les titres mis en chantier qui verront le jour, et sur quels d’entre eux on investira des dizaines ou des centaines de millions.

Crédit Photo : Ubisoft

« Tommy me demandait à qui j’avais taillé une pipe »

Au-delà de l’aura d’humeur bon-enfant et souvent potache façon bataille d’eau ou à grand coup de Nerf qui régnait d’ordinaire dans ce département, l’enquête de Libération dépeint un milieu sexuellement prédateur à l’égard des femmes, et où les hommes qui n’entrent pas dans le jeu feraient également l’objet de harcèlement moral.

Les témoignages recueillis vont dans le même sens et accablent le vice-président d’Ubisoft « Durant mes années là-bas, il ne s’est pas passé une journée sans réflexion sur mes cheveux, mes vêtements, mon attitude de la part de Tommy ou de membres de son équipe. Si j’avais le malheur d’arriver avec une trace de dentifrice à côté de la bouche, Tommy me demandait à qui j’avais taillé une pipe… Le plus dingue, se souvient Cassandra, c’est qu’il faisait ça ouvertement, devant tout le monde.» «Un été, une collègue est venue en robe, il a balancé à haute voix : “Ah, excusez-moi, faut que j’aille me masturber! » D’autres rapportent « Beaucoup de femmes racontent qu’il a pris l’habitude de se glisser derrière elles et de lâcher “tu la sens, là ?”»

Des témoignages vont encore plus loin, comme cet évènement grave qui se serait déroulé lors d’une des soirées de Noël d’Ubisoft « Un truc qui crée beaucoup de drames ».C’est le cas de Louise, agressée sexuellement lors de ce qui devait être un « fête » : « Décembre 2015, le thème de la soirée est Retour vers le futur. Pour une fois, la jeune femme est en robe. Tommy François, son supérieur, aurait tenté de l’embrasser de force tandis que des membres de son équipe la tenaient. Elle se débat, crie, et parvient à fuir, nous raconte-t-elle. Traumatisée, elle se confie le lendemain à une responsable de l’entreprise et se voit expliquer qu’elle a mal interprété ses gestes, que ce n’est qu’une blague, un truc qu’il fait souvent. »

Pourquoi des années de silence ?

Chez Ubisoft comme dans de nombreuses sociétés de jeux vidéo, il existe des personnes appelées « talents ». Le plus connu des talents toutes sociétés confondues  à l’échelle mondiale est certainement Shigeru Miyamoto de Nintendo. Ces personnes de par leurs connaissances, leurs capacités, ou encore leur génie créatif façonnent les jeux et influent sur leur succès. Ils sont donc d’une importance capitale pour les sociétés de jeux vidéo, qui font tout pour les retenir. Il faut dire que la concurrence fait rage, il est d’ailleurs monnaie courante à Montréal que des studios étrangers tentent de débaucher les personnes clés des équipes derrière les succès à coups de montants parfois faramineux.

Ordre donc été donné chez Ubisoft de retenir ces talents et de demander au département des RH de couvrir leurs agissements. Certains comme un dénommé M.B ayant officié dans le département, et au sujet duquel plusieurs témoignages de harcèlement sexuels ont été rapportés, aurait été muté dans un autre studio duquel il serait parti fin 2018. Cependant selon un ancien employé : C’est un mal systémique qui concerne tout Ubisoft», juge une source. «Il y avait de la part des RH une sorte de complicité induite avec Tommy François, raconte un homme qui assure avoir été harcelé moralement par le vice-président. On a l’impression d’avoir affaire à un système intouchable, protégé par le top management».

La situation serait telle, que des élus du comité d’entreprise se sont étonnés des questions posées  par les RH lors des entretiens d’embauche comme le degré de tolérance aux blagues viriles et sexistes, et auxquel on a répondu qu’il ‘s’agissait sans doute d’un mauvais choix de mots ».

Comment va réagir Ubisoft?

Ubisoft a été quelques jours dans une impasse due à sa mentalité. Selon Libération « En interne, on nous rapporte pourtant que les premières révélations distillées ces derniers jours sur Twitter sont accueillies comme une inquisition de justiciers bien-pensants. Une source nous explique que les échanges au plus haut niveau d’Ubisoft, au lendemain des premières accusations sur Twitter, ayant conduit à la vraisemblable mise à pied de Tommy François, se seraient focalisés sur la meilleure façon de protéger les talents et de mieux les accompagner dans leur statut de stars plutôt que de repenser la culture d’entreprise et la manière d’accueillir la parole des victimes. »

De notre côté, nous savons qu’Yves Guillemot, le PDG et fondateur d’Ubisoft prend l’affaire très au sérieux. Mais avant cela, la société ne semblait donc pas réaliser la gravité des accusations à son égard et c’est malheureusement ce qui arrive bien souvent à d’autres sociétés lors des scandales qui les touchent, ce n’est pas l’apanage d’Ubisoft.  Ces directions, cadres et hauts cadres, producteurs… travaillent, vivent, et consomment Ubisoft. Ils sont hautement rémunérés pour leur charge de travail et afin ne jamais être dans le besoin. Ils vont aux mêmes évènements, côtoient leurs fans dans les salons et non leurs joueurs en ligne. Cet entre soi finit par créer au-delà de la fidélité, une culture malsaine basée sur la défensive et qui n’accepte plus la moindre critique.

Leur façon de communiquer tient d’ailleurs de la famille. Dans la presse il est connu qu’Ubisoft va crier sur tous les toits, et à raison, les bonnes nouvelles, et couper court à toute communication en cas de problème, comme ce fut le cas lors des tentatives de rachat par Vivendi.  Il y règne une culture d’entreprise très forte et une fierté due à de grandes réalisations à raison. Ça peut être très bien, mais cette force se transforme en faiblesse dès lors que des rouages vont mal. On se retrouve finalement dans le cas classique de ces familles fortunées et influentes  où l’on protège l’oncle dont on est fier de la réussite, mais qui a tendance à avoir les mains baladeuses.

Si les témoignages continuent d’affluer et que des plaintes sont déposées, Ubisoft n’aura pas le choix de se séparer définitivement de son vice-président ainsi que d’autres employés. Quant au changement de mentalité côté harcèlement, Ubisoft s’apprête à publier un grand plan de changement qui devrait entre autres profondément réorganiser l’équipe éditoriale et les RH. En tout cas, Ubisoft reste une société cotée en bourse, et des pertes dues à une image négative seraient néfastes. Les joueurs peuvent acheter les jeux, mais est-ce que les streamers vedettes voudront s’y associer ? D’autre part, Ubisoft travaille énormément à donner d’elle une image inclusive, ce qui va totalement à l’encontre des accusations dont elle fait l’objet.

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