Rétrospective Earthworm Jim : le lombric le plus célèbre du jeu vidéo

Véritable mascotte éphémère du jeu vidéo des années 90, Earthworm Jim est un de ces héros qui a disparu aussi vite qu’il est apparu. Toutefois ce serait ignorer l’empreinte qu’il a laissée auprès des joueurs. Un succès d’estime et commercial, pour un jeu atypique et décalé, qui part de l’idée toute bête de mettre un vers de terre dans costume de combat futuriste. Un concept qui serait difficile de vendre de nos jours, mais comme quoi il faut parfois savoir oser se lancer.

Une histoire de circonstances

Bien avant celui de Earthworm Jim, le premier nom à retenir est celui de David Perry. Né en avril 1967 en Irlande du Nord, le jeune homme s’intéresse très tôt à la programmation. Dès l’âge de 15 ans il fait ses premières armes sur Sinclair ZX81. Les premiers jeux qu’il développe sont très rudimentaires, mais il sera quand même publié dans un magazine vendu avec des compilations de jeux.

David Perry :

J’ai envoyé un jeu que j’ai écrit à un magazine. Je pense que c’était un jeu de conduite, un bloc noir qui doit éviter d’autres blocs noirs. Ils l’ont imprimé et j’étais vraiment heureux.

Par la suite, je leur ai envoyé d’autres jeux, puis un chèque de 450 livres est arrivé par la poste. J’étais choqué, je n’avais même pas de compte en banque. Imaginez le nombre de sucreries que j’étais capable d’acheter!

Par la suite, il recevra une offre d’embauche en Angleterre. Selon ses propres dires, il était seulement payé 3500 livres par an, mais il désirait plus que tout faire du jeu vidéo. Cela lui a donc donné le coup d’élan pour travailler dans cette industrie naissante. Ainsi à l’âge de 17 ans il est allé vivre à Londres, où il développera des jeux pour Micro-Gen et Probe Software.

Les premiers jeux sur lesquels il travaillera sont loin d’être spectaculaires, mais cela l’aidera à se faire rapidement un nom. Sa maîtrise du ZX Spectrum lui aide même à travailler sur la conversion de Teenage Mutant Ninja Turtles, de la NES vers cette machine.

C’est à partir de 1991 que sa carrière prend une autre tournure, lorsqu’il déménage pour les États-Unis, afin de travailler pour la division américaine de Virgin Games. Il y travaillera durant un court laps de temps, sur des jeux commerciaux comme McDonald’s Global Gladiators, The Terminator ou encore 7-UP’s Cool Spot. Des titres qui ne sont pas vraiment entrés dans l’histoire. Cela aura néanmoins commencé à rendre populaire le nom de David Perry. C’est d’ailleurs durant cette période qu’il rencontrera d’autres noms connus, comme celui de Tommy Tallarico. Ce dernier deviendra rapidement un célèbre compositeur dans le milieu du jeu vidéo.

Sans surprise, David Perry se fera notamment connaître pour avoir supervisé Disney’s Aladdin sur Genesis. Un jeu qui sera plébiscité pour sa musique, mais surtout pour ses animations qui ont bénéficiées d’un soin tout particulier. Le travail de David Perry servira par la suite à de nombreux jeux Virgin, et cela bien après que ce dernier ait quitté le studio.

Voler de ses propres ailes

En octobre 1993, David Perry trouve un accord avec Playmates Toys, alors que la société souhaite doucement entrer dans l’industrie du jeu vidéo. Perry fonde Shiny Entertainment grâce au soutien financier de Playmates Interactive, en échange des droits d’édition des trois premiers jeux développés par le studio. Il ira même jusqu’à recruter des développeurs directement chez Virgin Games.

À peu près dans le même temps, David Perry fait la connaissance de Doug TenNapel par l’entremise d’amis en commun. Il fut si impressionné par ses travaux, qu’il décide de l’engager. Par la même occasion, il lui achète les droits sur une de ses esquisses représentant un vers de terre. C’est à partir de ce dessin que va naître le premier jeu du studio.

Earthworm Jim c’est l’histoire d’un vers de terre plus que banal, qui vit sa petite vie de lombric. Mais un jour le chasseur de primes Psy-Crow est en route pour livrer une combinaison spéciale à la Reine Maléfique. Par malheur il la laisse tomber et elle atterrit sur Terre. Alors qu’il fuyait un corbeau, le pauvre Jim se réfugie dans la combinaison. La technologie embarquée l’affecte et lui donne des pouvoirs, tout en lui donnant une certaine intelligence. Il se met alors en tête, armé de son pistolet à plasma, de sauver la princesse Machin-Chouette et de combattre les sbires de la Reine Maléfique.

Les développeurs se sont fait plaisir

En dehors de son scénario déluré, Earthworm Jim est surtout un jeu où on sent que les développeurs ont pris le temps de bien faire les choses. C’est loin d’être un jeu commercial comme les précédentes productions auxquelles a pu participer David Perry. Non, là on sent que le cœur était à l’ouvrage et qu’on a tenté de soigner chaque détail. Pourtant on reste devant un jeu de plateforme qui propose seulement six niveaux, mais en restant dans le contexte de sa sortie en 1995, cela reste dans les standards de l’époque.

C’est compensé par des grands tableaux qui demandent un peu de temps pour être terminés. Leur architecture est tortueuse, on passe donc parfois de longs moments dedans. Ce qui n’est pas plus mal car Jim possède de nombreuses capacités qui lui permettent de profiter de son environnement, tout en l’explorant. Il peut se servir de son corps de lombric comme un lasso pour attraper des points d’ancrage ou encore, faire tourner sa tête tel un hélicoptère pour se laisser planer. On est donc loin de sortir du carcan habituel de ce type de jeu, mais la force de Earthworm Jim c’est que l’ensemble est cohérent et que cela fonctionne. Les sensations manette en mains sont du plus agréables et le personnage répond vraiment bien.

Shiny Entertainment a vraiment essayé de surprendre le joueur, en lui donnant des situations variées. Les ennemis peuvent être tués de différentes manières en fonction de leurs façons de nous attaquer. Que cela soit avec le fouet ou encore le pistolet à plasma, tout est fait pour qu’on utilise le plein potentiel des mouvements de Jim. C’est dans ce sens que les passages du jeu nous offrent des moments très cocasses, comme le rodéo sur un hamster géant ou encore, les niveaux bonus de course dans l’espace sur un réacteur. Earthworm Jim est vraiment un jeu décalé et bourré d’humour, parfois grotesque, mais c’est justement ce qui a contribué à lui bâtir une solide réputation. À une époque où toutes les productions se ressemblaient, c’est ce qui a permis à David Perry et à son équipe de se différencier de la concurrence.

Sur presque toutes les plates-formes

Earthworm Jim est un jeu qu’on associe surtout aux consoles 16 bits et cela à juste raison, car ce sont les versions les plus connues. Même si la Special Edition sur PC et SEGA CD n’est pas en reste avec plus de contenu, une meilleure bande-son et surtout tous les niveaux sont disponibles, en plus de nouveaux niveaux. Cependant il ne faut pas bouder la version Super Nintendo et Genesis, qui sont loin d’être de mauvaise facture. Sur Genesis on peut souligner un stage bonus inédit. La Super Nintendo, elle, bénéficie d’animations supplémentaires, rendu possible par les capacités techniques de la machine. Dans l’ensemble chaque version à ses défauts et points forts et aucun n’est au dessus de l’autre. En revanche on n’émettra pas la même conclusion pour les portages Game Boy, Game Gear et un peu plus tard GameBoy Advance. Ils sont les maillons faibles de la série, souffrant de gros soucis techniques, en plus de la jouabilité qui peine à cause de l’absence de certains boutons.

Le succès de Earthworm Jim fut tel qu’une série d’animation de deux saisons a vu le jour entre 1995 et 1996. Cela reprend les personnages du jeu vidéo dans des situations absurdes tandis que les sbires de la Reine Maléfique essayent vainement de récupérer la combinaison de Jim. La série a été produite par Doug TenNapel et David Perry et sera surtout díffusée dans des pays anglophones, ainsi que certains pays européen. Cela donnera aussi lieu à une gamme de figurines distribuée par PlayMates.

À la fin de 1995, Shiny Entertainment remet le couvert avec Earthworm Jim 2. Le jeu est globalement similaire au premier, mais avec beaucoup plus de variété dans ses mécaniques. Les niveaux de plateforme n’ont pas subi de grands changements et la différence se situe surtout sur les tableaux basés sur un élément en particulier. Il y a par exemple un passage entier en format shoot’em up où la tête de Jim est enflée et il faut le diriger en volant à travers des ennemis.

Il faudra à un moment se frayer un chemin dans une cave avec une salamandre aveugle, sauver des chiots lancés par Psy-Crow, voir essayer de sauver des extraterrestres d’un déluge de vaches explosives. Earthworm Jim 2 est souvent considéré comme étant meilleur que le premier épisode, notamment à cause de cette variété de situations loufoques et qui viennent constamment surprendre le joueur.

C’est la fin des haricots pour le vers de terre

Earthworm Jim 2 connaîtra un portage sur Playstation et Saturn, sans subir de grands changements par rapport à la Super Nintendo ou la Genesis. Au mieux la version Saturn peut se vanter d’avoir une excellente bande-son, mais c’est à peu près tout. Les années qui suivront, Shiny Entertainment va se tourner vers d’autres projets et laissera sa licence phare grandement de côté pendant un très long moment. La raison c’est qu’après plusieurs sollicitations venant de Sony et Nintendo, pour produire exclusivement des jeux pour eux, David Perry décide finalement de vendre la société à Interplay Production en 1995. Le rachat aura pour conséquence qu’une bonne partie des développeurs de Shiny Entertainment quitteront le navire, incluant Douglas TenNapel.

Une des conditions de David Perry sera que Shiny Entertainment ne travaille pas sur des suites, mais sur des jeux inédits. Il voulait que sa société soit reconnue pour ses productions, sans être associé à des licences en particulier. Même si pour être franc, si on s’attarde un peu sur Wild 9, leur première production après le rachat de Interplay, il y a quand même de faux airs de Earthworm Jim dans la jouabilité.

Cela aura pour effet que Interplay qui vient tout juste d’acquérir la licence Earthworm Jim par le rachat de Shiny, veut capitaliser sur la série et c’est ainsi que VIS Entertainment va hériter du célèbre lombric. Et comme beaucoup de mascotte de cette période, il fut décidé que Earthworm Jim allait subir le passage de la 2D à la 3D.

Le développement fut lancé dès 1996, avec pour objectif de sortir un jeu sur Playstation. Mais pour des raisons inconnues, le projet a été annulé au profit de la Nintendo 64. S’ensuivront trois années de galère et la sortie de Earthworm Jim 3 a été repoussée à plusieurs reprises.

Le développement du jeu a été chaotique, en témoigne le nombre d’annonces qui ont été faites sur le contenu du jeu, mais qui au final n’ont jamais été intégré dans le jeu. Si l’on se réfère aux premières images du projet, le design des personnages et de certains lieux ont carrément été abandonnés. Comme celle de la maison dans laquelle Jim se fait rétrécir qui n’est pas dans la version définitive. Le côté risible ira jusqu’au point qu’un boss comme Evil the Cat apparaît sur la boîte du jeu, alors qu’il a été remplacé par le professeur Monkey.

Un des autres soucis de Earthworm Jim 3D c’est qu’il se base essentiellement sur la série d’animation. Au moment de sa sortie en 1999, la série n’est plus diffusée depuis presque trois ans. Cela aura un impact sur la promotion du jeu, ainsi que plusieurs éléments qui ont dû être retirés. Au final le jeu souffrira de tous les maux que pouvait avoir un jeu en 3D de l’époque : un manque de fluidité, des animations 3D ratées et surtout des problèmes de caméra désastreuse.

David Perry et Douglas TenNapel ont durant un temps été consultant sur le projet, mais ils ont rapidement été écarté quand ils ont commencé à critiquer le nouveau design de Jim. Ils reviendront plus tard sur le développement de Earthworm Jim 3D en disant que ce jeu a ruiné la série.

David Perry donnera plus tard son opinion sur cette situation :

Je détestais ça, Doug détestait ça, j’ai essayé de l’arrêter, mais Interplay a insisté pour aller de l’avant. VIS a fait de son mieux sans le soutien approprié, mais nous ne pouvions rien faire légalement.

Des années de solitude pour Earthworm Jim

En novembre 1999, la licence aura un bref sursaut avec Earthworm Jim: Menace 2 the Galaxy. Un jeu Game Boy Color développé par Crave Entertainment. Le jeu est créé sans aucune participation de l’équipe originale des deux premiers opus. Et cela se ressent. Car c’est communément admis que c’est le pire épisode de la licence Earthworm Jim. La jouabilité est grandement simplifiée et embarque Jim dans une aventure où il doit poursuivre un jumeau maléfique. Chaque niveau demande de ramasser un certain nombre de pièces afin de passer au suivant. On perd notre attaque en fouet et la collecte d’objets plombe complètement le plaisir de progresser. On est donc très loin de l’ambiance instaurée par les deux premiers volets.

S’ensuivra une très longue traversée du désert pour la licence Earthworm Jim, qui tombera dans le silence pendant plusieurs années. C’est seulement en 2006, tandis que les finances de Interplay ne sont pas en grande forme, que Atari obtient les droits d’exploitation de la licence pour développer un jeu sur PSP. Des membres de l’équipe originale sont revenus pour travailler sur le jeu, comme Dave Perry, Doug TenNapel, Nick Bruty, ou encore Tommy Tallarico. Le jeu aurait dû être un retour aux sources de la série, avec une jouabilité 2D, tout en profitant des performances de calcul 3D de la machine. Mais alors que le jeu était à 80% de son développement et attendu pour début 2007, Atari met le projet sur la glace. Finalement, le projet sera annuler durant l’année 2007 à cause des soucis de financement que subissait l’éditeur.

En 2008 Interplay annonce que Earthworm Jim 4 est en développement, un statut qu’ils ont confirmé en mai 2011, sans pour autant montrer quelque chose du jeu. Depuis c’est le silence radio et la seule sortie a été Earthworm Jim HD sur les plateformes de téléchargement de la Playstation 3 et de la Xbox 360. Une version modernisée du jeu original de 1995, mais avec des nouveaux graphismes ainsi que des niveaux supplémentaires.

Il faudra attendra jusqu’en 2019, pour qu’un nouveau jeu Earthworm Jim soit annoncé. Mais la surprise est de taille car il s’agit d’une exclusivité pour la Intellivision Amico. Peu de détails sont connus du jeu tandis que ces lignes sont écrites. On sait juste que 10 membres de l’équipe d’origine se sont réunis pour travailler sur le projet. Il s’agira d’une suite tout en reprenant des éléments des deux premiers épisodes de la série.

Malgré une carrière un peu en dents de scie, le célèbre lombric est quand même une des rares mascottes des années 90 à avoir survécu dans l’esprit des joueurs de cette époque. Le jeu vidéo est parsemé de personnages animaliers qui sont tombés dans l’oubli, et pourtant un simple vers de terre à réussi à se faire une place à travers les années. Il faut dire que l’originalité de son univers, porté par l’approche non conventionnelle et le talent de ses créateurs, aura largement contribué à rendre cette série de jeux inoubliable et presque hors du temps.

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