Documentaire Streamers : entrevue avec les créateurs

L’Office National du Film a sorti cette semaine une série documentaire intitulée Streamers, qui porte sur le phénomène et la sous-culture des streamers de jeux vidéo, notamment sur la plateforme Twitch. J’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Guillaume Braun, le réalisateur, et Louis-Richard Tremblay, producteur à l’ONF. Streamers a été réalisé aussi en collaboration avec Marie-Ève Tremblay, chroniqueuse-journaliste à Radio-Canada.

MJR: Parlez-nous un peu du processus de création derrière ce documentaire. Pourquoi le streaming?

Lous-Richard Tremblay : On s’intéresse a à peu près tous les phénomènes sociaux profonds qui sont en train de changer des comportements autant individuels que sociaux. Ça pique notre curiosité et c’est encore plus vrai dans les dernières années quand c’est la technologie qui induit des changements dans les comportements sociaux. Quand Guillaume nous est arrivé avec cette proposition-là, on n’a pas eu longtemps à réfléchir, ça rentrait dans plein de critères qu’on recherche et qu’on aime dans un projet.

Guillaume Braun, réalisateur de Streamers, crédit photo: Catherine Marois

Guillaume Braun : Quand j’ai découvert la plateforme Twitch, il y a cinq ou six ans, j’étais surpris en fait de sa popularité et j’étais aussi curieux de ce que c’était… la bibitte qu’est Twitch. Après, ç’a été les humains qui étaient derrière qui m’ont charmé et m’ont encouragé à raconter leur histoire.

Ça l’a pris 4 ans. J’ai fait beaucoup de recherche et mis beaucoup de temps moi-même en tant que documentariste, entre guillemets, dans lequel j’ai voulu le vivre de l’intérieur. J’ai streamé, j’ai fait de la modération, j’ai interagit beaucoup avec les communautés. Je pense que ça, ça a été la clé #1 du processus. J’ai vraiment voulu le vivre de l’intérieur. Le projet n’est pas sorti de nulle part. On a fait des événements en direct. On a fait des livecasts dans lesquels on appelait les communautés à venir converser avec nous en direct sur Twitch pour influencer nos propos futurs. Donc, c’était ça l’objectif aussi, c’est de les mettre au coeur de la création documentaire. On a fait six épisodes dans lesquels il y a d’autres streamers qui ont participé, qui ne sont pas nécessairement dans le film, qui ont utilisé leurs communautés pour nous aider à diriger un peu nos conversations qui allaient éventuellement sculpter un peu le documentaire en quatre épisodes.

Louis-Richard Tremblay, producteur à l’ONF

Lous-Richard Tremblay : Juste pour mettre l’emphase, c’est un processus qui s’est fait en trois grandes étapes. Une première étape d’occupation de la chaine qu’on a créée sur Twitch avec des jeux-questionnaires pour essayer de bâtir une petite communauté. On a développé différentes affaires dans tout le processus de recherche et développement pour coller le plus possible sur cette réalité-là. Parler dans le langage, apprivoiser le langage et les usages. Ce n’est pas nécessairement transparent dans ce que les gens vont voir, mais ça fait définitivement partie du processus qu’on a appuyé tout le long. Puis, le processus d’entrevue en direct avec quatre streamers, six fois, c’était quand même très très riche en termes de démarche de création.

Guillaume Braun : Il y a eu énormément de participation aussi. C’est là qu’on a vu qu’il y avait un potentiel. C’est là qu’on a compris que les gens voulaient en parler. Les gens qui étaient actifs dans cette communauté-là avaient des choses à nous dire.

Lous-Richard Tremblay : L’avidité de parler d’une réalité qui était mal couverte était palpable.

Guillaume Braun : Il y a deux ans, Twitch était beaucoup moins présent dans les médias. Aujourd’hui, Twitch c’est mainstream. Les gens connaissent sensiblement c’est quoi, mais ne comprennent pas nécessairement le phénomène. C’est là la pertinence de notre documentaire. Au-delà de comprendre c’est quoi… oui, c’est des gens qui jouent à des jeux vidéo, mais c’est plus que ça. Et c’est le « plus que ça » qu’on définit un peu aussi. Qui sont les acteurs derrière ça? Ça va peut-être aider les parents à mieux comprendre un peu la réalité de leurs enfants, peut-être même justement être plus vigilants par rapport aux risques qu’il peut y avoir. Peut-être même encourager les enfants vers une carrière en radio, en télé, en création de contenu carrément. On aimerait que ce documentaire serve à faire des ponts entre ces générations-là qui gravitent tous de prêt ou de loin de l’Internet.

MJR : Les interventions des streamers vous ont-elles surpris dans leur propos?

Guillaume Braun : Je n’ai pas eu nécessairement de surprise sur ce qui a été dit, mais peut-être plus été surpris de la lucidité et de la candeur de ce qui est dit et de la façon que c’est dit. J’ai été impressionné du fait que les streamers rencontrés sont très au courant de leur réalité et ont quand même du recul sur ce qu’ils vivent. Ils ont un regard super intéressant sur leur phénomène ou sur leur carrière. Ça, ça m’a effectivement surpris.

Lous-Richard Tremblay : Moi j’irais dans le même sens que Guillaume. Du côté de l’ONF, la plupart des gens qui ont été appelés à contribuer qui étaient moins au fait de la culture de streaming de jeux vidéo… pour la plupart des gens, ça été très positif la réaction. La manière dont les streamers parlaient d’eux-mêmes, parlaient du phénomène. Pour nous, oui c’était surprenant à certains égards. Ça contredisait de manière extrêmement précise et super articulée bien des préjugés que certaines personnes pouvaient entretenir à l’égard d’un adulte qui gagne sa vie et passe le plus clair de son temps à jouer à des jeux vidéo. C’était ça qu’on avait pressenti et on était super heureux de les voir s’exprimer comme ça.

MJR : Comment avez-vous choisi vos streamers intervenants? Est-ce que votre approche centrée sur l’expérience humaine a influencé vos choix? Selon leur popularité?

Guillaume Braun : En fait, justement on a essayé de ne pas aller dans le classique d’aller chercher les plus populaires. On est allé chercher dans une très grande variété, des moins populaires, des streamers moyennement populaires et des populaires. Il y a souvent les mêmes qu’on voyait dans les médias, ceux qui ont les gros chiffres et justement on voulait aller plus large que ça. Vraiment avoir un portrait démographique qui est plus inclusif avec un bon ratio d’hommes et de femmes et surtout aussi une sélection de streamers qui représentent plusieurs opinions. C’est ce qu’on a essayé. Veux, veux pas, ils disent tous sensiblement les mêmes choses. Après, il y a eu beaucoup de chance et beaucoup d’efforts qui ont été mis dans les deux premières années de développement du projet. On est allé au Twitchcon à San Francisco et à San Diego avec Marie-Ève Tremblay qui est journaliste-chroniqueuse à Radio-Canada ( et spécialiste des mouvements sociaux à l’ère numérique), qui m’a énormément aidé à rentrer en contact avec les streamers. Puis, c’est comme ça qu’on les a rencontrés. On a rencontré beaucoup plus que ces quatorze-là. Ce qui a fait en sorte que la sélection finale a été faite… je pense que c’est plus dans le propos qu’ils nous ont livrés. Même si la sélection est globalement américaine, vu que Arte est dans la production, on avait un souci d’avoir une représentation européenne également et canadienne.

MJR : Les mots associés à Twitch et au streaming dans les médias traditionnels sont généralement «cyberdépendance», «cyberintimidation», «isolement», «suicide». On pense au cas notamment du fils d’Alexandre Taillefer. Les streamers dans votre série parlent plutôt de «communauté», «amis», «famille» et «découverte de soi». C’était un effort conscient de votre part de jeter une lumière plus positive sur cet univers ou ça s’est fait naturellement?

Guillaume Braun : Premièrement, c’est venu naturellement.

Lous-Richard Tremblay : À l’ONF, c’était vraiment le propos et Guillaume est arrivé avec projet-là quand même plusieurs mois, sinon années, que plusieurs de ces événements arrivent. On n’a jamais perdu le cap, et ça, bravo, Guillaume, on n’a jamais perdu le cap du propos.

Guillaume Braun : En même temps, on n’en fait pas abstraction non plus. La cyberdépendance, la cyberintimidation, l’isolement, le suicide… et y’a plein d’autres choses comme le swatting… Bref, ça existe. Mais c’est souvent ça qui est relaté dans les médias traditionnels. C’est sensationnaliste d’une certaine façon. Ce qu’on avait envie de faire avec ce projet-là, ensemble, c’est de dire : oui, mais ce n’est pas la majorité. Sinon, personne ne ferait ça! La majorité des gens qui font ça le font d’une certaine façon et développe des aptitudes personnelles, développent des relations virtuelles qui deviennent réelles. C’est surtout ce phénomène-là qui m’intéressait. Comment on gère nos relations sociales, en 2019, comment on a remplacé le salon à jouer au Nintendo tous assis sur un divan à on joue une vingtaine de personnes ensemble à un jeu sur Internet devant une cinquantaine d’autres, une centaine d’autres et même parfois 15 000 autres. C’est ça qui m’a fasciné avec ce phénomène. Évidemment, eux ils nous parlent de communauté, d’amis, de famille, de découverte de soi, mais ils nous parlent aussi d’équilibre, de leurs craintes… parce que dans les streamers qui sont là, il y a en a qui ont beaucoup d’expérience et d’autres sont plus nouveaux. Donc, évidemment, c’est intéressant de voir aussi les streamers d’expérience, qui avec du recul disent « oui ça peut être épeurant, ça peut être dangereux, mais la clé du succès c’est l’équilibre. » Donc, oui ça peut être un effort conscient, mais ça été quand même un objectif de se dire essayons de leur donner la parole et si eux veulent nous parler de ça, ils nous le diront. Ç’a souvent été ça. Quand on les approchait, je leur disais « if you want it to look weird, it’s up to you, but it’s not me. » On vous donne la parole, donc vous allez définir, décrire votre portrait de c’est quoi ça, c’est quoi ce phénomène.

Lous-Richard Tremblay : On a beaucoup appuyé ce projet-là et accompagné Guillaume à cause de ça. C’est une vraie démarche documentaire avec une intention d’aller révéler c’est quoi la réalité sur le terrain. De donner du temps pour qu’il puisse se familiariser avec ce monde-là et qu’il nous présente une vision beaucoup plus profonde que ce qui est souvent traité dans les médias qui réagissent à des événements dramatiques ou exceptionnels, mais qui vont rarement aller une, deux ou trois couches plus profondément en donnant la parole aux acteurs qui sont là au quotidien et qui voient toutes ces choses-là se développer. C’était ça qu’on voulait avoir au final.

Guillaume Braun : C’est pour ça qu’on n’a pas parlé de esports aussi. Le esport c’est une énorme portion du phénomène, mais on a décidé de plus se concentrer sur les humains derrière le phénomène et leur réalité.

MJR : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans la découverte de cet univers?

Guillaume Braun : La lucidité et le recul que les streamers ont sur leur phénomène et leur vie quotidienne. C’est quand même particulier. Ils sont tous conscients de l’univers dans lequel ils évoluent. Ils sont conscients des leviers qu’ils ont et de ce qu’ils peuvent faire et peut-être moins faire. Les propos sont super… on dirait qu’ils nous parlent à nous. On dirait vraiment qu’on est en Skype call avec eux autres. C’est super authentique ce qu’ils disent. On sent qu’il n’y a pas de « bullshit ». Ils sont très transparents. Et ça, ç’a été fait de leur propre gré. Ça m’a quand même surpris.

MJR : Vous les avez présentés dans leur univers à eux; ce n’est pas des entrevues qui se déroulent dans un café, dans un autre contexte où ils auraient pu être mal à l’aise…

Guillaume Braun : Non, c’était voulu. C’était les meilleures conditions pour avoir une conversation entre amis. J’avais vraiment l’impression pendant les entrevues que j’étais en train de prendre une bière avec quelqu’un que ça fait plus longtemps que je connais. Ce qui est particulier, ou bizarre, c’est que moi j’avais l’impression de les connaitre beaucoup plus qu’eux parce que moi je les regardais depuis des années. Donc, j’avais vraiment l’impression de les connaitre beaucoup plus. Finalement, non. La conversation m’a permis de beaucoup de comprendre qui ils sont, bien que plus que j’aurais pu en seulement les regardant.

Lous-Richard Tremblay : Ce qui m’a surpris c’est que j’ai découvert un nouveau genre d’entrepreneur média. C’est des gens extrêmement lucides, intelligents, qui sont en train de rouler une business. La business, c’est leur image, c’est leurs skills, autant de joueur que « d’entertainer ». C’est vraiment ça qui a été la plus grosse surprise. On fait vraiment face à des entrepreneurs. Si tu interviewais des gens de PME dans certains secteurs, tu aurais probablement quelque chose qui se compare en termes de lucidité et d’intelligence de ce qu’ils sont en train de faire et pourquoi ils le font. C’est quoi les downsides et les upsides.

Guillaume Braun : Vraiment. C’est des freelancers.

MJR : Le streaming, c’est un phénomène du moment ou c’est une forme de création et de communication qui est là pour rester?

Guillaume Braun : Le streaming en général je pense que c’est quelque chose que la culture médias sociaux, ou Internet, a migré vers. Je pense que ce n’est pas quelque chose qui va disparaitre. Ça va peut-être même aller plus loin encore. Le désir de voir quelque chose de précis qui arrive à ce moment-ci, c’est présent. Est-ce que Twitch va être là dans 5-6 ans? Aucune idée. Est-ce que Mixer va être là? Aucune idée. Est-ce que Facebook gaming va être là? Aucune idée. Je pense que si ça n’existe plus, il y va y avoir d’autre chose qui va être encore plus évoluée. Je pense que ce phénomène-là est là pour rester, dans le sens où… la création de contenu dans le contexte du jeu vidéo c’est quelque chose qui va avoir une durée.

Lous-Richard Tremblay : Pour nous, ce qui était une grosse motivation d’embarquer dans ce projet-là c’est que ce n’est pas nouveau. Je travaille dans les médias depuis le 20e siècle et le streaming ça la une racine historique. Ça la évolué, ça la pris différentes formes. C’est un mouvement qui est profond et qui maintenant s’exprime à travers le streaming de jeux vidéo et c’est là-dessus qu’on a décidé de focaliser parce que la popularité est immense. Les gens stream leur vie, aujourd’hui, de toutes sortes de manières et toutes sortes de contextes à propos de toutes sortes de phénomènes. Des fois je trouve que justement le média traditionnel, qui est souvent dans une logique de broadcast, s’intéresse peu ou mal à des phénomènes énormes. Pour nous, en tout cas, c’était la grosse motivation de suivre Guillaume là-dedans.

Page officielle du projet sur ONF.ca

Les épisodes de Streamers sont disponibles gratuitement sur YouTube.

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