Beyond Good & Evil 2 : un développement chaotique chez Ubisoft

Cette année n’a pas été de tout repos pour Ubisoft, avec des employés cet été qui se sont vu entraîner dans des allégations de harcèlements suite à l’enquête fournie par le journal Libération. À juste titre cela a coupé l’herbe sous le pied aux incriminés, qui ont pris la direction de la porte. Le feuilleton ne semble pourtant pas s’arrêter là, puisqu’il est suivi par le départ de Michel Ancel le 18 septembre dernier. À ce moment-là les deux événements ne semblaient pas connectés, mais en coulisse les langues ont commencé à se délier. Et les problèmes dévoilés chez Ubisoft touchent plus de sphères qu’on aurait pu le penser. 

Crédit des images : Ubisoft

Cela va très mal chez Ubisoft

Pour peu qu’on soit un peu dans le milieu, les bruits de couloir autour des coulisses d’Ubisoft, cela ne date pas d’hier. En apparence, l’éditeur prône depuis des années une ambiance familiale où tout le monde semble être heureux main dans la main. Dans les faits, dans l’industrie personne n’est dupe et on sait pertinemment que les studios de l’éditeur travaillent sous les mêmes cadences et contraintes que leurs concurrents. On ne fait pas des jeux impliquant plusieurs centaines de personnes à travers le monde, sans casser quelques oeufs au passage. Avec le fameux “crunch” qui est dans les discussions depuis quelque temps, qui constitue à terminer le plus rapidement possible un jeu pour qu’il puisse entrer dans sa phase de production. Cela se caractérise souvent par des employés épuisés et qui ont parfois bien du mal à se faire entendre, pour dénoncer leurs conditions de travail.

Une situation qui change néanmoins depuis quelques années, avec une vague de dénonciations qui se fait de plus en plus entendre. L’article de Libération cet été, autour des problèmes de harcèlements au sein d’Ubisoft en est le parfait exemple. Les journalistes Erwan Cario et Marius Chapuis ont mené une enquête pour mettre en évidence les abus de certains employés de l’éditeur. Et qui semblent avoir été couvert par d’autres personnes plus haut placées. Une situation toxique qui a fait beaucoup de bruit au moment de sa révélation, engendrant à raison des changements dans l’entreprise. C’est dans ce contexte qu’on apprend le 18 septembre que Michel Ancel, une des stars créatives d’Ubisoft, décide de s’en aller et prendre sa retraite du jeu vidéo. Il est facile à ce moment-là de penser que ce départ est lié aux derniers événements dans l’entreprise, mais rien ne nous permet de l’affirmer.

Tout n’est pas complètement blanc

Il faut dire que Michel Ancel est souvent représenté comme un des piliers créatifs d’Ubisoft, plus particulièrement chez Ubisoft Montpellier. Il sera derrière la création de la licence Rayman, puis Beyond Good & Evil. Le succès du premier lui octroyant une certaine liberté chez Ubisoft, notamment dû à son amitié avec Yves Guillemot, le PDG de l’entreprise. Un tableau idyllique pour décrire le créateur, mais dont le comportement est parfois mis à mal par des bruits de couloirs de plus en plus persistants depuis quelques années. Une situation qui semble avoir été mise en évidence le 25 septembre 2020, par Libération encore une fois, avec un article fondé sur le témoignage d’une quinzaine d’employés d’Ubisoft, accusant Ancel d’instaurer une ambiance toxique dans son milieu de travail. Spécialement autour de Beyond Good & Evil 2, avec un projet qui semble s’enliser depuis maintenant plusieurs années dans un développement qui ne veut pas trouver d’aboutissement.

Beyond Good & Evil 2 : un développement chaotique chez Ubisoft

C’est bien trop long tout ça

Il faut dire que Beyond Good & Evil 2 est un projet de grande envergure pour Ubisoft, qui veut en faire une de ses licences phares. On apprend pourtant que son développement est loin d’être abouti et que le jeu aurait seulement dû entrer en phase de production il y a quelques mois, mais qu’il a été malmené par l’arrivée du COVID-19 et du télétravail imposés aux employés. Ce n’est pourtant pas le seul problème, car le long article de Libération fait surtout mention des salariés qui montrent pour certains des signes de burn-out ou des dépressions, qui font suite aux conditions de travail avec Michel Ancel.

Selon eux, le créateur ne prend pas leurs idées en considération, imposant les siennes, en changeant même constamment l’orientation du jeu. Mettant parfois des mois de conception et de travail à la poubelle, engendrant ainsi de plus en plus de retard sur le projet. Aucune décision ne peut être prise sans l’accord du créatif, prenant en exemple la vidéo de démonstration de 2017, qui a mis Beyond Good & Evil 2 sur les feux de la rampe durant l’E3 2017 :

Les vidéos ont été faites à la main, en rush, sous le contrôle de Michel. Tout a évidemment été jeté depuis. La ville de Ganesha City, qu’Ancel voulait absolument qu’on fasse avec un niveau de détails complètement débile, on vient à peine d’en sortir trois ans après, et on l’a refaite déjà quatre ou cinq fois. Sachant qu’il faut faire plusieurs planètes, vous imaginez l’absurdité de ce type de raisonnement.

Des créateurs qui ont envie de mettre en avant la vision qu’ils ont de leurs jeux, cela ne date pas d’hier, mais on reproche aussi à Ancel de vouloir imposer ses propres idées au détriment de celles apportées par ses équipes. Une situation ubuesque où des employés en viennent à se poser des questions sur leur rôle dans le projet. Cela en serait même venu à des changements de structure hiérarchique chez Ubisoft Montpellier, afin que les différentes équipes n’aient plus de contact direct avec Michel Ancel. Donnant lieu à une ambiance encore plus pesante, où chaque décision doit être relayée en amont, puis approuvée ou non par l’intéressé. Le résultat étant que les équipes ont parfois le sentiment d’être en concurrence et donc cela pèse encore plus sur le moral des employés.

Rien ne va, mais on ne fait pas grand-chose

On pourrait se demander légitimement en lisant l’article de Libération, pourquoi tout cela n’a pas changé au plus vite. Certes, Michel Ancel bénéficie d’une certaine liberté chez Ubisoft, à cause d’une politique instaurée par Yves Guillemot à ses créatifs. Pourtant il suffit de lire les témoignages pour comprendre que quelque chose ne va pas. En réalité on apprend rapidement que la situation était relativement connue. Michel Ancel fait l’objet d’une enquête en interne (note: Les raisons de ladite enquête ne sont pas connues), mais il est toujours allègrement appuyé par Yves Guillemot. En 2017, ce traitement de faveur sera pointé du doigt durant une réunion et le PDG aurait défendu son poulain en rétorquant :

Michel Ancel a un statut équivalent à d’autres stars du milieu, qu’il est très difficile de changer, c’est aux représentants du personnel comme aux ressources humaines de trouver des moyens pour protéger les gens qui travaillent avec lui.

Il faut dire que les dents grincent de plus en plus, surtout que Ancel a un passe-droit qui lui permet à sa guise d’organiser ses journées autour du développement de Beyond Good & Evil 2, mais aussi de Wild. Un autre projet financé par Sony et sur lequel il travaille en parallèle depuis 2014, chez Wild Sheep, un studio qu’il a lui-même fondé. Une autre arlésienne dont le développement semble s’étirer et qui n’a pour l’instant pas montré grand-chose, hormis quelques images. Le créateur vivote entre les deux projets, consacrant les matinées à BGE2 et ses après-midi à Wild, puis délaissant de plus en plus le premier par la suite. Cela ayant presque signé l’arrêt de Beyond Good & Evil 2 en 2017, qui a été sauvé in extremis par ses équipes, avec l’achèvement de la fameuse vidéo de présentation durant l’E3 de la même année.

Beyond Good & Evil 2 : un développement chaotique chez Ubisoft

Plutôt que de remettre en question la présence Michel Ancel, Ubisoft décide de renflouer les rangs du projet BGE2, en ajoutant d’autres créatifs afin de faire accélérer la machine. Jean-Marc Geffroy, le directeur créatif de la série Ghost Recon vient alors en renfort. Une situation qui ne semble pas plaire à Ancel, qui va peu à peu délaisser le projet pour ne se présenter que de temps à autre, mais entre temps, les employés doivent toujours courir après son approbation afin de donner l’illusion que c’est encore son jeu. 

Une situation que les employés ont jusqu’à présent supportée, sous la peur de se retrouver stigmatisé par leur hiérarchie s’ils venaient à se plaindre. Du moins jusqu’aux récentes accusations de harcèlement chez Ubisoft, qui démontrent que le cas de Michel Ancel n’est pas unique et que les agissements de plusieurs employés ont été couverts par les dirigeants. C’est ce qui a permis aux langues de se délier et de mettre en évidence le contexte.

Le droit de réponse de Michel Ancel

Évidemment, devant de tel propos, Libération a laissé la parole à Michel Ancel. Le créatif avait entre temps réagi sur son compte Instagram, accusant les journalistes de colporter des “Fake News” et que les 15 employés interrogés n’étaient pas représentatif de toutes les équipes. Il en profite pour réitérer que sa décision de partir d’Ubisoft et de Wild Sheep date d’il y a plusieurs mois et qu’elle n’est pas en rapport avec l’enquête qui se déroule sur lui.

Il reconnaît cependant à demi-mots que des erreurs ont pu être commises et qu’il y avait peut-être trop de liberté donnée aux créatifs de la part des dirigeants d’Ubisoft. Il minimise cependant cela en targuant qu’il est facile de toujours vouloir travailler dans des conditions optimales, possible avec des équipes réduites, comme c’était le cas sur les anciens jeux d’Ubisoft Montpellier. Au final le projet aurait peut-être grossi trop rapidement, mettant certaines personnes face à des changements, trop grands, trop rapidement. On sent dans le discours du créateur qu’il essaye de se détacher de la situation, en jugeant que ses équipes n’étaient pas “préparée” à un développement aussi colossal. Que les changements de dernière minute c’est courant et que tout le monde n’est pas forcément prêt à cela, les obligeant à sortir de leur zone de confort.

Si Michel Ancel essaye de se dédouaner, en se justifiant qu’il n’avait pas le pouvoir décisionnaire qu’on veut lui attribuer. La vraie question en suspens, c’est comment Yves Guillemot a-t’il pu lui laisser autant de liberté, tout en ayant connaissance de ce qui se passait dans le studio ? Michel Ancel apporte un élément de réponse dans son entrevue pour Libération :

À un moment, le projet n’avait plus de corps, c’était des cubes qui combattaient des cylindres et il y avait une forme de régression. Je me demandais ce que je faisais dans le projet. J’ai contacté Yves, pour lui dire que Jean-Marc avait pris les rênes et que BGE2 n’était plus le projet de Michel Ancel. Yves et Serge m’ont répondu que non, ils nous voulaient tous les deux, pour avoir Ghost Recon et Beyond Good and Evil sur le même projet. À la fois une méthodologie et une vision. Et ils m’ont demandé de me réinvestir, de remettre ma patte. Facile à dire, beaucoup moins à faire, parce qu’il y a une équipe derrière.

On peut donc débattre des erreurs de Michel Ancel, de sa gestion et implication dans le projet de Beyond Good & Evil 2. Cependant, ce rôle de tête d’affiche pour promouvoir le jeu lui a clairement été attribué par le PDG d’Ubisoft. Préférant faire abstraction de la situation en interne, en calmant les employés et les envoyant vers d’autres projets, plutôt que de remettre en question les agissements de Ancel. Surtout que Guillemot s’est déjà protégé par le passé sur des allégations visant le développement catastrophique de certains de leurs jeux, avec la licence Assassin’s Creed en tête. En niant avoir eu connaissance des faits.

Beyond Good & Evil 2 : un développement chaotique chez Ubisoft

Il est facile d’imaginer que laisser une telle liberté à ses créatifs avait pour objectif de canaliser leur vision, afin d’avoir les meilleurs jeux possible. En revanche, cela s’est fait au détriment de la santé et de l’état psychologique des autres employés qui ont payé les frais de cette gestion chaotique. Des situations qu’on peut qualifier de toxiques en tout point et qui ont été amenuisées et couvertes par les responsables d’Ubisoft. Et il semblerait que cela est touché les plus hautes sphères de l’entreprise.

Alors que l’éditeur tente de redorer son blason, cette nouvelle affaire va plutôt à l’encontre de leur désir et risque d’avoir des répercussions à long terme sur l’image d’Ubisoft et ses productions.

Source : Libération

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