blitzchung

Affaire Blitzchung : Blizzard joue la mauvaise carte

J’aimerais aujourd’hui m’exprimer sur les événements des derniers jours qui ont mené à la suspension de Chung Ng Wai, alias « Blitzchung », des compétitions de Hearthstone et à l’annulation de ses gains par Blizzard Entertainment.

Soyons d’abord très clairs : je ne suis pas éditorialiste. Mon domaine à moi, ce sont les jeux vidéo compétitifs. Je ne prendrai pas position aujourd’hui sur l’échiquier politique. Par contre, sur ma page Facebook professionnelle, je vais me permettre de partager une vidéo de Vox qui résume bien la structure politique de Hong Kong, son état de territoire semi-autonome et l’origine des tensions qui perdurent aujourd’hui. Je vous recommande fortement de vous informer sur le sujet. Tout ce qui suit représente ma perception – et seulement la mienne – des événements.

Mon collègue Alexis Le Marec a déjà couvert la nouvelle en tant que telle un peu plus tôt hier (où vous pouvez d’ailleurs voir un extrait de l’intervention de Blitzchung). Malgré tout, je me permets une courte mise en situation.

Que s’est-il passé?

Dimanche dernier, le 6 octobre 2019, Blitzchung a été interviewé par le stream officiel du tournoi Hearthstone Grandmasters. Vraisemblablement encouragé par les commentateurs chargés de son entrevue, il a lancé en direct un slogan fréquemment utilisé par les protestataires dans la ville de Hong Kong. L’entrevue a prit fin immédiatement après sa déclaration.

Environ 48 heures plus tard, dans une annonce faite sur le blog officiel du jeu Hearthstone, Blizzard Entertainment – le développeur du jeu – a annoncé qu’une violation des règles de la compétition avait eu lieu dans une entrevue d’après-match impliquant Blitzchung, sans toutefois décrire précisément la nature de la violation. Blizzard a poursuivi ainsi :

Upon further review we have found the action has violated the 2019 Hearthstone Grandmasters Official Competition Rules section 6.1 (o) and is individual behavior which does not represent Blizzard or Hearthstone Esports. 6.1 (o) is found below. […] Engaging in any act that, in Blizzard’s sole discretion, brings you into public disrepute, offends a portion or group of the public, or otherwise damages Blizzard image will result in removal from Grandmasters and reduction of the player’s prize total to $0 USD, in addition to other remedies which may be provided for under the Handbook and Blizzard’s Website Terms.

On reproche donc à Blitzchung d’avoir nui à sa propre réputation, offensé une portion ou un groupe du public, et/ou d’avoir affecté négativement l’image de Blizzard (ou une combinaison de plusieurs de ces facteurs). Les effets de cette violation des règles sont extrêmement clairs. Blitzchung a été banni de la compétition jusqu’au 5 octobre 2020 et perd tous ses gains réalisés.

Nul n’est tenu d’ignorer…

Assis dans le siège de l’arbitre ou du directeur de tournoi qui a soulevé ce point du règlement, il n’y a aucune équivoque. Blizzard juge que la règle mentionnée plus haut a été brisée. Le règlement prévoit une conséquence X à un comportement Y et c’est ce qui est invoqué ici, sans tambours ni trompettes.

J’ai lu des commentaires d’internautes clamant que le joueur « devait savoir à quoi s’attendre » et « doit être responsable de ses actes ». Je suis de l’avis que Blitzchung savait très bien ce qu’il faisait. Tout partisan de la cause de Hong Kong sait qu’une telle sortie publique comporte des risques – c’est le cas lorsque la liberté d’expression est dans la balance.

Ce n’est pas ce que je veux remettre en question.

Une personnalité publique qui fait couler de l’encre en lançant une opinion devant les caméras, ça arrive tous les jours. Ça arrive chez les acteurs, chez les politiciens, chez les sportifs professionnels, et ça arrive dans les jeux vidéo aussi.

Je vais ouvertement reconnaître que la méthode choisie par Blitzchung (hurler un slogan protestataire à la caméra pendent une diffusion officielle) n’a pas été la plus élégante. Je vais aussi proposer que les commentateurs, cachés derrière leurs écrans dans une hilarité plutôt malaisante qui a trahi une certaine complicité, n’ont pas agi de façon optimale. Oui, il y avait probablement une meilleure façon de faire cette intervention.

Toutefois, cette… punition, cette pénalité : elle est excessive, démesurée, exagérée. Blitzchung n’a pas appelé à la violence envers qui que ce soit, n’a pas fait de déclaration explosive, sexiste ou raciste. Il s’est simplement exprimé en faveur d’un mouvement protestataire. À mon humble avis, il n’a ni entaché sa réputation, ni celle de Blizzard au passage du simple fait de sa déclaration. Ce qu’on peut lui reprocher, c’est d’avoir dérangé le déroulement d’une diffusion officielle d’un tournoi. Sa motivation ne devrait pas être le sujet de la discussion.

Pourtant, deux commentateurs ont perdu leur emploi. Un joueur professionnel a été banni de son gagne-pain pendant 1 an et perd rétroactivement ses gains effectués en tournoi.

Il a été réduit au silence et devient un exemple pour quiconque voudrait répéter l’expérience.

Là où le bât blesse

C’est une chose de ne pas supporter Hong Kong dans son bras de fer contre la Chine. Ça ne veut pas nécessairement dire qu’une personne ou une corporation s’implique pour un camp ou l’autre. Par contre, que ce soit intentionnel ou non, dans cette application pour le moins cavalière du règlement par Blizzard se cache le spectre d’une intention sous-jacente qu’un observateur attentif ne peut ignorer.

Le règlement est clair : l’application de cette règle se fait uniquement selon le jugement de Blizzard Entertainement. Posons-nous la question : qu’est-ce que Blizzard aurait pu faire différemment dans cette situation? D’une part, ils auraient pu choisir de ne rien faire. Ils auraient pu observer que devant un auditoire de seulement quelques milliers de personnes, cette action n’a pas un effet réel sur la réputation de la multinationale et donc que la règle ne devrait peut-être pas s’appliquer à la lettre. Ceci dit, même si la décision était autre, Blizzard aurait tout à fait été en droit de modifier la pénalité appliquée pour la rendre moins agressive. Il ne l’a pas fait. Il n’a rien fait.

Encore plus que la pénalité, c’est cette inaction, cette décision de ne rien faire qui me laisse perplexe et que j’aimerais qu’on m’explique. Pas dans un tweet, pas dans un blog. Je veux une conférence de presse : je veux voir les yeux de ces décideurs quand ils vont me l’expliquer – et alors même que j’écris ces lignes, l’histoire prend des proportions mondiales qui justifieront peut-être une réponse officielle, verbale, devant caméra.

Parce qu’une compagnie comme Blizzard qui, d’un côté, se targue d’être inclusive, qui associe ses personnages à des minorités sociales pour leur donner une voix et qui, de l’autre côté, bâillonne un joueur qui expose publiquement une position politique… c’est sale.

Il y a même un sénateur américain de l’Oregon, Ron Wyden, qui prend ouvertement position sur la question, en accusant Blizzard de supporter le régime communiste chinois :

Le sénateur floridien et ancien candidat à l’investiture républicaine, Marco Rubio, a aussi offert son point de vue hier matin :

« Reconnaissons ce qui se passe ici. Des gens qui ne vivent pas en Chine doivent s’auto-censurer sous peine d’être renvoyés ou suspendus. La Chine utilise l’accès à son marché comme levier pour écraser la liberté d’expression à l’échelle planétaire. Les implications de cette situation vont être ressenties longtemps après que les politiciens d’aujourd’hui aient quitté. »

Au-delà des réactions politiques, des réactions avec des conséquences immédiates en dollars pour Blizzard ont déjà lieu : des joueurs de longue date d’Hearthstone ferment leurs comptes en guise de protestation. Les subreddits de tous les jeux de Blizzard débordent de gens qui annulent fièrement leurs pré-commandes du nouveau Warcraft 3, qui se désabonnent de World of Warcraft, qui lancent un appel au boycott…

#Believe?

Je suis déchiré : j’essaie vraiment de me convaincre que Blizzard va écouter le public, renverser cette décision, l’attribuer à des décisionnaires locaux qui ont péché par excès de zèle et donner une pénalité plus alignée avec ce que l’on voit habituellement pour une première offense. Une amende, quelques jours/semaines de suspension. Une tape sur les doigts. Bref, ce que n’importe qui d’autre aurait reçu comme conséquence dans un autre contexte n’impliquant pas la Chine.

Nah. Comme plusieurs, j’ai cessé de croire en la capacité de Blizzard de gérer ce genre de situations il y a bien longtemps. J’ai cessé de croire en Blizzard en tant que tel il y a longtemps. Je n’y crois plus! Je ne peux plus participer consciemment à ce désastre en supportant une compagnie qui prend de telles décisions.

Des employés de Blizzard ont recouvert hier matin les runes « Think Globally » et « Every Voice Matters » de la statue d’orc qui est au centre de leur campus en Californie.

Visiblement, certaines personnes à l’interne partagent mon opinion.

Commentez cet article